Le chantier Kirié a laissé une empreinte très nette dans la croisière française: des voiliers pensés pour naviguer en famille, avec une vraie attention portée au tirant d’eau, à la vie à bord et à la solidité du programme. De la construction artisanale des débuts aux Feeling les plus connus, on voit se dessiner une idée simple: faire un bateau utile avant de faire un objet de vitrine. Je détaille ici l’histoire du chantier, ses partis pris techniques, les modèles qui comptent et ce que j’inspecte en priorité sur l’occasion.
L’essentiel à garder en tête sur ces voiliers
- La marque vient de la côte vendéenne et a évolué du bois vers le polyester avant de lancer la gamme Feeling.
- Son identité repose sur la croisière pratique, souvent avec tirant d’eau réduit et dériveur intégral sur plusieurs modèles.
- Les modèles marquants vont des Fifty aux Feeling 720, 1090, 1350 et 32.
- Sur l’occasion, l’état du gréement, du système de dérive et de la coque compte plus que l’année seule.
- En 2026, ces bateaux restent intéressants pour la croisière côtière, les mouillages peu profonds et les sorties familiales.
Ce que le chantier Kirié a apporté à la croisière française
Selon SailboatData, l’aventure commence au début du XXe siècle sur la côte vendéenne, d’abord avec de petites unités en bois, puis avec un virage vers le moteur dans les années 1950. À la fin des années 1960, la marque s’installe près des Sables-d’Olonne et fait partie des premiers chantiers français à travailler sérieusement le polyester. Cette bascule compte, parce qu’elle prépare la suite: les Fifty, puis surtout les Feeling, qui vont donner au nom Kirié une vraie signature de croisière.
Le déclic arrive au début des années 1980 avec une gamme de voiliers habitables pensée pour aller plus loin qu’une simple balade côtière. En 1986, le Feeling 13,50 m s’impose sur la Route du Rhum en catégorie bateaux de série; en 1987, le Feeling 10,90 m est élu bateau de l’année. On n’est plus face à un chantier régional discret, mais à un constructeur qui sait parler aux plaisanciers exigeants, sans renoncer à une logique de bateau utile.
La suite est moins glorieuse sur le plan industriel, mais elle ne gomme pas l’intérêt nautique de ces voiliers: reprise du chantier en 2000, poursuite de la gamme Feeling, puis arrêt de la production après la liquidation de 2012. Cette trajectoire explique pourquoi on rencontre aujourd’hui surtout des bateaux d’occasion, souvent bien identifiés par les passionnés et encore très présents dans les ports français. C’est cette logique qui éclaire la suite, notamment le choix des appendices.
Quillard ou dériveur intégral, le choix qui change l’usage
Chez Kirié, le choix entre quillard et dériveur intégral n’a rien d’anecdotique. Je le vois plutôt comme une décision de programme: on n’achète pas seulement une carène, on choisit une manière de naviguer. Le dériveur intégral est un voilier de croisière équipé d’une dérive ou d’une quille relevable, ce qui permet de réduire nettement le tirant d’eau.
| Critère | Quillard | Dériveur intégral | Mon lecture pratique |
|---|---|---|---|
| Tirant d’eau | Plus constant, souvent plus profond | Variable, avec un vrai gain à faible profondeur | Le dériveur intégral gagne si vous fréquentez les zones peu profondes |
| Navigation au près | Souvent plus direct et plus simple à sentir | Très correct sur les bons modèles, mais plus sensible aux réglages | Le quillard rassure si vous cherchez une conduite plus classique |
| Mouillages et échouage | Moins polyvalent | Très à l’aise dans les fonds variables et certaines zones à marée | Le dériveur intégral change vraiment la vie en Atlantique ou en Manche |
| Entretien | Plus simple mécaniquement | Plus exigeant sur le mécanisme de relevage | Le quillard demande moins de vigilance technique au quotidien |
| Programme | Croisière classique, plus directe | Croisière côtière, escales multiples, accès aux petits fonds | Le bon choix dépend d’abord de votre terrain de jeu |
Je retiens surtout une chose: chez Kirié, le dériveur intégral n’était pas un argument marketing, mais un vrai avantage d’usage. Il permet d’entrer là où d’autres s’arrêtent, de profiter de mouillages plus libres et, sur certains bateaux, de s’échouer à plat. En contrepartie, je garde en tête qu’un appendice mobile impose plus de contrôle et parfois plus de maintenance. Cette différence se lit très vite quand on passe aux modèles les plus emblématiques.

Les modèles Feeling qui racontent le mieux la gamme
Si je veux comprendre la marque sans me perdre dans un catalogue interminable, je regarde quelques jalons plutôt que la totalité des variantes. Ils suffisent à montrer comment le chantier est passé du petit bateau de sortie au vrai croiseur familial.
| Modèle | Période | Ce qu’il incarne | Pourquoi il compte |
|---|---|---|---|
| Fifty 21 / Fifty 23 | Fin des années 1970 | Les racines de la marque dans les bateaux de pêche-promenade à voile | On y voit déjà l’idée d’un bateau simple, polyvalent et facile à vivre |
| Feeling 720 | 1982 à 1994 | Un petit croiseur habitable compact | Longueur contenue, usage familial, tirant d’eau variable selon les versions |
| Feeling 1040 | 1985 à 1987 | L’entrée dans le croiseur familial plus ambitieux | Le volume commence à compter autant que la vitesse |
| Feeling 1090 | 1986 à 1995 | Le modèle emblématique du cœur de gamme | Il résume bien l’équilibre entre confort, tenue en mer et vie à bord |
| Feeling 1350 | 1984 à 1991 | La grande unité de référence de la période | Sa notoriété tient à la fois à ses lignes et à son programme de vraie croisière |
| Feeling 32 | À partir de 1999, puis jusqu’en 2012 pour la production prolongée | La génération plus moderne, lumineuse et compacte | Très recherché aujourd’hui pour son volume utile et son comportement de croiseur |
On voit ainsi une progression assez nette: d’abord des bateaux compacts et simples, puis des croiseurs familiaux plus volumineux, et enfin des unités où la lumière, l’habitabilité et le tirant d’eau variable deviennent des arguments centraux. C’est ce passage-là qui explique pourquoi certains modèles gardent une cote particulière sur l’occasion, et c’est précisément ce point qu’il faut aborder avant d’acheter.
Ce que je contrôle avant d’acheter un voilier d’occasion
Sur un Kirié, le risque n’est pas tant une mauvaise carène qu’un entretien négligé. Je regarde donc le bateau comme un ensemble cohérent, parce qu’un voilier de cet âge peut être excellent ou coûteux selon trois ou quatre zones clés. L’osmose, par exemple, désigne une dégradation du stratifié qui finit par faire cloquer la coque; ce n’est pas systématique, mais c’est un point à prendre au sérieux sur les coques polyester anciennes.
| Zone | Ce que je vérifie | Pourquoi c’est décisif |
|---|---|---|
| Coque et pont | Claquements, cloques, fissures, traces d’infiltration autour des cadènes et des hublots | La structure dit vite si le bateau a vécu proprement ou non |
| Mécanisme de dérive ou de quille | Jeu, corrosion, entretien du vérin ou du système de relevage, état du puits | Sur ces bateaux, l’appendice fait partie du projet, donc sa santé est centrale |
| Gréement et voiles | Âge du gréement dormant, état des câbles fixes du mât, cadènes, lattes, enrouleur | Un gréement fatigué peut transformer un bon achat en budget lourd |
| Moteur et transmission | Démarrage à froid, refroidissement, inverseur, arbre, presse-étoupe, fuite éventuelle | Sur un voilier de croisière, la propulsion reste un point de sécurité |
| Humidité intérieure | Odeurs, boiseries marquées, joints de hublots, fuites anciennes, fonds de coffre | Les petits défauts répétés finissent souvent par coûter plus que prévu |
Sur le marché actuel, je ne regarde jamais seulement le prix affiché. Sur Boat24, un Feeling 32 de 2000 apparaît à 35 000 €, ce qui donne un repère utile, mais pas une vérité absolue. Entre un bateau suivi, avec voiles récentes et dossier propre, et un autre à remettre à niveau, l’écart réel peut vite se chiffrer en plusieurs milliers d’euros. C’est pourquoi un essai en mer et, si possible, une expertise restent deux passages que je ne saute pas.
Ce regard méthodique aide aussi à comprendre pourquoi certains Kirié restent plaisants à acheter en 2026. Ce n’est pas seulement une affaire de nostalgie; c’est une affaire de cohérence technique, de volumes raisonnables et de programme bien défini. Et c’est exactement ce tri qu’il faut continuer à faire entre version, état et budget avant de signer.
Pourquoi ces voiliers restent pertinents en 2026
Je ne les regarde pas comme des pièces de musée. Leur intérêt est très concret pour qui veut naviguer sur une côte vivante, avec des ports parfois peu profonds, des mouillages à marée ou des escales fréquentes. Le format reste lisible, l’aménagement souvent bien pensé, et la philosophie du bateau ne cherche pas à impressionner pour rien.
- Un exemplaire bien suivi garde de l’attrait parce qu’il offre un vrai volume dans des longueurs encore maniables.
- Un dériveur intégral correctement entretenu conserve un avantage concret dans les zones où le tirant d’eau compte vraiment.
- Un bateau fatigué peut sembler abordable, mais le coût d’un refit de gréement, de voiles ou de mécanique change vite l’équation.
- La rareté relative de certains modèles renforce leur intérêt pour les amateurs qui cherchent un voilier identifié, pas un simple « vieux bateau ».
En 2026, l’enjeu n’est donc pas de savoir si ces voiliers sont « anciens », mais s’ils correspondent encore à un programme de navigation précis. Et, dans beaucoup de cas, la réponse reste oui.
Le tri que je ferais avant d’acheter l’un de ces voiliers
Si je devais résumer ma lecture en une seule grille, je garderais trois filtres: programme de navigation, état structurel et budget de remise à niveau. Un Kirié bien choisi peut offrir beaucoup de plaisir à condition d’assumer son âge et de traiter le bateau comme un vrai projet, pas comme une simple occasion prête à partir.
- Pour la côte et les eaux peu profondes, je privilégie un dériveur intégral bien suivi.
- Pour une navigation plus directe au près et un entretien simplifié, je regarde d’abord un quillard sain.
- Pour éviter les mauvaises surprises, je préfère un bateau avec factures, historique d’entretien et voiles récentes à un exemplaire seulement « propre » en photo.
En pratique, c’est ce réalisme qui fait la différence entre un bon achat et un bateau séduisant mais coûteux à reprendre.