Le parcours de Sébastien Roubinet raconte une idée simple mais exigeante : en navigation polaire, le bateau fait partie du voyage autant que l’équipage. On y croise un marin qui a commencé très tôt, un constructeur qui dessine ses propres unités et un explorateur qui a choisi la glace comme terrain de mesure. Ce texte revient sur ses repères biographiques, ses expéditions majeures et ce que son approche dit de la navigation extrême.
Les repères essentiels à garder sur ce navigateur polaire
- Il traverse son premier océan à 14 ans, ce qui donne très tôt le ton d’un parcours hors norme.
- Il découvre l’univers polaire en 2004 et en fait ensuite son terrain d’action principal.
- Sa traversée du passage du Nord-Ouest à la voile, en 2007, installe sa réputation.
- Il conçoit lui-même des bateaux pensés pour l’eau libre, la glace et l’autonomie.
- Son profil mêle navigation, ingénierie, préparation de bateau et transmission.
- Son histoire reste utile pour comprendre les contraintes réelles de la navigation arctique en 2026.
Ce que révèle le parcours de Sébastien Roubinet
Ce que je trouve marquant, c’est la continuité entre le jeune marin et l’explorateur polaire. À 14 ans, il franchit son premier océan ; plus tard, il découvre l’univers de la banquise en 2004 et oriente son travail vers des navigations où la météo, la glace et l’autonomie pèsent plus lourd que la simple vitesse.
Il ne se décrit pas comme un skipper au sens étroit du terme. Il parle de plusieurs métiers à la fois : marin, préparateur de bateau, réparateur, participant à des courses, parfois directeur technique, et même ingénieur de fait. Cette pluralité explique beaucoup de choses : chez lui, la frontière entre navigation et conception est presque inexistante.
- La mer n’est pas seulement un décor : elle devient un atelier, un terrain d’essai et parfois un laboratoire.
- L’autodidaxie compte : en zone polaire, l’expérience pratique vaut autant que les diplômes si elle est vérifiée par le réel.
- Le rôle du bateau change : il ne sert plus seulement à avancer, il doit aussi survivre, se réparer et s’adapter.
Autrement dit, son parcours ressemble moins à une succession d’exploits qu’à une construction progressive, faite d’apprentissage, de bricolage intelligent et de navigation engagée. C’est justement cette logique qui explique pourquoi ses bateaux méritent autant d’attention que ses routes.
Des bateaux pensés pour la glace, pas pour le confort
Dans ce type d’aventure, le bateau n’est pas un simple support logistique. Il devient une réponse technique à un problème concret : comment avancer sur l’eau, survivre au contact de la glace et garder assez de légèreté pour être manipulable par un petit équipage.
Babouche, puis Babouch’ty, illustrent cette logique d’itération. Le premier a servi à la traversée du passage du Nord-Ouest ; le second a poussé plus loin l’idée d’un prototype plus léger, plus court et pensé pour un océan où les compromis se paient immédiatement.
- Poids réduit : pour limiter l’enfoncement et garder du contrôle dans le clapot comme dans la glace molle.
- Solidité ciblée : pour encaisser les frottements, les chocs et les contraintes de la banquise.
- Réparabilité : parce qu’en Arctique, l’assistance n’arrive pas vite, parfois pas du tout.
- Polyvalence : naviguer sur l’eau libre, puis passer sur la glace ou s’en extraire sans changer de plateforme.
- Autonomie : moins de dépendance au moteur, plus de maîtrise du rythme et de la trajectoire.
Un catamaran amphibie, dans son cas, n’est pas un gadget. C’est une solution de terrain, conçue pour franchir des zones où les bateaux classiques se retrouvent vite limités. Une fois ce principe posé, il devient plus simple de lire ses expéditions comme des tests grandeur nature.

Les expéditions qui ont bâti sa réputation
Sa réputation ne repose pas sur une seule traversée, mais sur une série de projets où la difficulté change de forme sans jamais disparaître. J’y vois trois familles d’expéditions : la grande traversée arctique, les navigations de mer extrême et les projets polaires plus récents, orientés vers l’exploration et la collecte de données.
| Année ou période | Projet | Bateau ou support | Ce que cela montre |
|---|---|---|---|
| 2007 | Passage du Nord-Ouest, d’Alaska vers le Groenland, uniquement à la voile | Babouche | La première grande démonstration d’un bateau conçu pour l’eau et la glace |
| 2011 à 2012 | Traversée autour du cap Horn avec Yvan Bourgnon, en moins de 60 heures | Petit catamaran de sport | La maîtrise de la mer formée, du vent violent et des fenêtres météo serrées |
| 2018 à 2022 | Projet Nagalaqa, route très au nord entre le Canada et le Spitzberg | Prototype arctique et navigation sans moteur | Une approche plus expérimentale, avec une forte dimension scientifique et pédagogique |
Le James Caird Society Journal rappelle qu’il a reçu le Shackleton Award en 2019, distinction qui récompense des expéditions originales en milieu polaire. Ce détail n’est pas anecdotique : il montre que son travail n’est pas seulement spectaculaire, il est aussi reconnu pour sa capacité à repousser les frontières techniques de la navigation.
Ce qui distingue ces expéditions, c’est leur logique. Le cap Horn teste la lecture d’une mer brutale ; le passage du Nord-Ouest met à l’épreuve la glace mobile, le froid et la résistance matérielle ; Nagalaqa ajoute une dimension de route inédite, d’autonomie totale et de rapport au vivant. Pour un navigateur, ces trois défis ne demandent pas le même navire, ni le même état d’esprit.
Un autodidacte entre navigation, ingénierie et transmission
Il est rare de voir un navigateur parler aussi naturellement de réparation, de dessin de coque, de matériel d’expédition et de préparation de bateau. Chez lui, ces sujets ne sont pas accessoires. Ils forment le cœur du métier. C’est là que son profil devient particulièrement intéressant pour la culture maritime : il relie l’usage réel, la conception et l’apprentissage par l’expérience.
Je retiens surtout trois choses dans cette manière de travailler :
- Concevoir avant de partir : en Arctique, le projet commence bien avant la mise à l’eau.
- Observer avant d’imposer : il insiste sur la lecture du milieu, de l’équipage et des conditions réelles.
- Transmettre par le terrain : il a aussi formé, notamment à l’ENSTA, ce qui prolonge l’expérience au-delà de ses seules expéditions.
Cette façon de voir la mer est précieuse, parce qu’elle casse une illusion fréquente : celle du héros solitaire qui réussirait par la seule audace. Dans les faits, la réussite dépend autant de la préparation, des ajustements et des gens qui travaillent autour du bateau que de la manœuvre finale. C’est une leçon que beaucoup de skippers gagnent à retenir.
Ce que son parcours change encore dans notre lecture de l’Arctique
En 2026, son histoire reste actuelle pour une raison simple : l’Arctique attire toujours les projets, mais il continue d’imposer ses règles. La banquise ne pardonne pas l’imprécision, la météo change vite, et le moindre défaut de conception peut transformer une expédition en long exercice de survie technique. Dans ce contexte, son parcours rappelle qu’un navigateur polaire n’est pas seulement un aventurier ; c’est aussi un technicien du réel.
À mes yeux, c’est là que réside l’intérêt durable de ce profil pour la navigation française. Il montre qu’on peut unir l’audace, la science du bateau et une certaine sobriété d’usage. Il montre aussi qu’un petit voilier sans moteur, bien pensé, peut apporter plus de compréhension du milieu qu’un engin surdimensionné. Pour qui s’intéresse aux navigateurs et aux skippers, son nom reste donc un repère utile : celui d’un homme qui a fait de l’exploration une affaire de méthode autant que de courage.