Le maxi-trimaran Sails of Change n’est pas un simple bateau de record: c’est une plateforme où chaque kilo, chaque degré d’incidence et chaque mètre carré de voile a un effet direct sur la vitesse. Je vais décortiquer son architecture, son plan de voilure, ses appendices et les compromis très concrets qu’impose la course au large moderne. L’enjeu est simple: comprendre pourquoi ce trimaran reste une référence pour lire l’évolution des grands multicoques.
Les points essentiels à garder en tête
- 37 mètres de long, 23 mètres de large et 21 tonnes seulement pour une machine de ce gabarit.
- La plateforme est conçue pour naviguer à très haute vitesse, avec une pointe annoncée à 90 km/h.
- Ses 2 foils, son central daggerboard et ses 3 safrans transforment la manière dont le bateau porte sa puissance.
- Le plan de voilure est massif, mais modulable, avec une grand-voile de 351 m² et des voiles d’avant allant jusqu’à 461 m².
- Le bateau est pensé pour un équipage de 11 marins, donc pour la coordination, pas pour l’improvisation.
- La performance dépend autant du chantier, de l’énergie embarquée et de la maintenance que du dessin naval lui-même.
Une coque géante, mais pensée comme une machine légère
La première chose qui frappe, c’est l’échelle. Avec 37 mètres de longueur pour 23 mètres de largeur, le trimaran joue dans une catégorie à part, mais il ne pèse que 21 tonnes. À mes yeux, c’est là que réside l’intelligence du projet: le volume est énorme, mais tout est organisé pour limiter la masse parasite et maximiser le rendement de la poussée vélique.
Le bateau a été lancé en 2008 et son architecture est signée VPLP, un bureau qui a beaucoup compté dans la montée en puissance des multicoques de record. Sa fiche technique annonce aussi un tirant d’air de 40 mètres et un tirant d’eau de 5,5 mètres, deux chiffres qui rappellent immédiatement qu’on n’a pas affaire à un simple offshore “rapide”, mais à une vraie plateforme de compétition, exigeante au port comme au large.
| Critère | Donnée | Lecture technique |
|---|---|---|
| Architecte | VPLP | Une référence de l’architecture multicoque française. |
| Longueur | 37 m | Allonge la plateforme et stabilise la vitesse dans la mer formée. |
| Largeur | 23 m | Donne du bras de levier et permet de porter beaucoup de puissance. |
| Déplacement | 21 t | Très contenu pour un bateau de cette taille, mais déjà lourd à manœuvrer. |
| Équipage | 11 personnes | Le bateau a besoin d’un vrai collectif pour être exploité à son meilleur niveau. |
| Vitesse max annoncée | 90 km/h | Le bateau est clairement pensé pour la vitesse de pointe, pas pour la croisière. |
| Tirant d’air | 40 m | Impose des contraintes de mâtage, de ponts et de manutention. |
| Tirant d’eau | 5,5 m | Réduit les marges au port et conditionne les accès techniques. |
Je retiens surtout une chose: plus le bateau grandit, plus la limite n’est pas la puissance brute, mais la manière de la canaliser sans casser le rythme de la plateforme. C’est précisément ce qui rend les appendices décisifs.

Une plateforme pensée pour voler sur l’eau
Ce trimaran ne cherche pas seulement à glisser. Il cherche à délester la coque, à réduire la surface mouillée et à transformer la portance hydrodynamique en vitesse utile. La fiche technique annonce 2 foils, 1 central daggerboard et 3 safrans, dont 2 safrans latéraux en T. Ce trio d’appendices n’a rien d’accessoire: il définit la stabilité, l’assiette et la capacité du bateau à rester dans sa zone de rendement.
En pratique, les foils portent une partie du bateau vers le haut, la dérive centrale aide à tenir le cap et à limiter la dérive latérale, tandis que les safrans en T aident à verrouiller l’assiette longitudinale. Dit autrement, le bateau ne doit pas juste aller vite; il doit aller vite sans se désunir. Quand les réglages sont propres, la sensation est spectaculaire. Quand ils sont approximatifs, l’énergie se perd immédiatement en traînée, en vibrations ou en corrections permanentes.
- Mer plus plate et vent bien établi: les appendices expriment tout leur potentiel.
- Mer courte et hachée: le gain existe encore, mais il se paie plus cher en pilotage.
- Réglages imprécis: la perte de rendement est rapide, parfois brutale.
- Structure et surfaces de finition: un appendice mal préparé coûte des nœuds, pas des détails.
Ce que j’aime dans cette logique, c’est qu’elle impose une humilité très concrète: sur un bateau de ce niveau, le dessin ne suffit jamais, il faut aussi une exécution presque chirurgicale. Une fois cette base acquise, tout se joue dans le plan de voilure.
Le plan de voilure qui pilote réellement la performance
Sur un trimaran de record, la voilure n’est pas un simple inventaire de surfaces. C’est un système de dosage. La grand-voile de 351 m² fournit le moteur principal, tandis que les voiles d’avant permettent d’ajuster la puissance au cap, à l’angle du vent et à l’état de la mer. La vraie intelligence du bateau, à mes yeux, est là: ne jamais être trop puissant, ni trop petit, mais toujours juste au bon endroit du polygone de vitesse.
| Voile | Surface | Rôle principal |
|---|---|---|
| Grand-voile | 351 m² | Moteur central du bateau, avec une forte influence sur la stabilité de l’ensemble. |
| J0 | 461 m² | Très grande voile d’avant pour aller chercher de la surface dans les bons angles et le petit temps. |
| J1 | 284 m² | Compromis entre puissance et contrôle quand les conditions deviennent plus actives. |
| J2 | 179 m² | Voile de transition utile quand le vent monte ou quand la mer force le bateau à rester propre. |
| J3 | 80 m² | Solution plus réduite pour garder de la tenue sans surcharger la plateforme. |
Le point souvent mal compris, c’est que la plus grande voile n’est pas forcément la plus rapide. Sur ce type de trimaran, une toile trop généreuse peut dégrader le cap, charger les structures et faire perdre plus qu’elle n’apporte. À l’inverse, une voilure trop sage laisse de la performance sur la table. Le bon réglage dépend donc autant du vent réel que de la mer, du cap et de la fatigue de l’équipage.
Dans une fenêtre météo favorable, la logique est simple: plus on peut garder le bateau dans sa plage de portance sans le brutaliser, plus le chrono baisse. Cette évidence mène directement à la question la plus pragmatique de toutes, celle de l’exploitation quotidienne.
Ce que l’exploitation demande à l’équipage et au bord
La fiche officielle annonce 11 personnes à bord, et ce chiffre dit beaucoup. On n’est pas sur un solitaire qui compense tout à l’intuition, mais sur une machine qui exige une répartition stricte des rôles, une navigation fine et une vraie discipline de manœuvre. Le bateau a bien été converti en configuration solo en 2014 pour une tentative très particulière, mais son ADN reste celui d’une plateforme conçue pour un équipage complet.
Il faut aussi regarder l’énergie. Dans la campagne récente, le bateau a été pensé pour fonctionner sans moteur à combustion. À la place, l’équipe a prévu des panneaux solaires, deux éoliennes et une pile à combustible au méthanol. C’est un point technique souvent sous-estimé: à bord, il faut alimenter l’électronique, les communications, la dessalinisation et parfois le chauffage. Autrement dit, l’autonomie énergétique n’est plus un sujet périphérique, c’est une composante de la performance.
J’ajoute un autre point, plus terre à terre: l’entretien. Un trimaran de cette taille demande une surveillance continue des œuvres vives, de la finition de carène et des systèmes mécaniques. Les vérins du mât basculant, les appendices et les zones soumises aux chocs de mer imposent des inspections régulières. Quand on lit un projet comme celui-ci, il faut donc penser en triangle: équipage, chantier, énergie. Si l’un des trois faiblit, le rendement global baisse immédiatement.
La conséquence est claire: ce bateau n’est pas seulement un bateau rapide, c’est une organisation de haute précision. Et c’est justement ce qui rend son palmarès si parlant.
Un palmarès qui explique la réputation du bateau
Je préfère toujours remettre la technique dans une histoire sportive, parce qu’un bateau de record se juge aussi à ce qu’il a réellement encaissé en mer. Dans cette lignée, le trimaran a remporté des jalons majeurs en course au large, dont la Route de la Découverte, le Fastnet et la Transat Québec-Saint-Malo. Il a aussi signé une très belle performance en solo sur la Route du Rhum, avec une deuxième place obtenue par Yann Guichard en 2014.
On peut résumer son parcours en quelques repères simples:
- 2013 avec le record de la Route de la Découverte entre Cadix et San Salvador.
- 2014 avec la deuxième place en solitaire sur la Route du Rhum.
- 2016 avec une des meilleures performances de l’histoire sur le Jules Verne Trophy.
- 2019 avec un nouveau record entre Ouessant et l’équateur.
Ce trimaran a aussi une histoire rare: lancé pour une configuration de course en équipage, il a ensuite été adapté, amélioré et optimisé au fil des saisons. Je le lis comme un cas d’école, parce qu’il montre qu’un grand multicoque ne vit pas seulement de sa taille; il vit de sa capacité à encaisser des évolutions successives sans perdre son identité de machine à records. En ce sens, Sails of Change reste un cas d’école pour qui veut comprendre la course au large moderne.
Cette lecture historique mène naturellement à une dernière idée, plus large, sur ce que ce bateau dit encore de la performance en 2026.
Ce que ce trimaran enseigne encore à la course au large en 2026
Si je devais retenir une seule leçon de ce projet, ce serait celle-ci: sur un grand trimaran de record, la vitesse n’est jamais un seul chiffre. Elle résulte d’un équilibre entre largeur, masse, portance, plan de voilure, énergie embarquée et qualité du travail humain. Le bateau est spectaculaire, mais sa vraie force tient à la cohérence de l’ensemble.
- La géométrie fixe le potentiel de base.
- Les appendices transforment ce potentiel en vitesse utile.
- La voilure ajuste la réponse du bateau aux fenêtres météo.
- L’exploitation décide si le projet devient rapide ou simplement impressionnant.
Pour un lecteur qui s’intéresse aux navires de course, ce trimaran est donc plus qu’un nom connu: c’est une grille de lecture. Il montre jusqu’où peut aller la course au large quand la conception navale, la préparation et l’énergie à bord sont traitées comme un seul système. C’est précisément ce niveau d’exigence qui fait de ce bateau une référence durable, bien au-delà de ses seuls chronos.